En 1994, la Ligue des Familles et les éditions De Boeck publiaient un cahier spécial sur "La nouvelle Europe centrale". L'article suivant a été extrait de cette publication (ISBN 2-8041-1941-6)
Extrait de La nouvelle Europe centrale, dans Les cahiers du petit Ligueur, Ligue des Familles – De Boeck, Bruxelles, 1994
Les Serbes, orthodoxes, sont très attachés au Kosovo. Liés à cette région par la religion, l’histoire et la culture, ils la considèrent comme le lieu de naissance de la Serbie, avant la venue des Ottomans. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, Tito, le fondateur de la Yougoslavie communiste, avait permis au Kosovo de s’occuper de ses propres affaires tout en le rattachant à la Serbie. Pourtant, 85 % de ses 1,7 million d’habitants sont d’origine albanaise et musulmane.
Depuis les années 60, le Kosovo est la région la plus troublée de Yougoslavie. Les Albanais qui y vivent ne veulent plus dépendre de Belgrade, la capitale serbe. Ils souhaitent que leur région constitue une république à part entière. Les Serbes, eux, craignent que ces Albanais ne se séparent de la Serbie et ne se rapprochent de l’Albanie voisine. Dès 1968, les étudiants albanais de l’université de Pristina manifestent contre le pouvoir serbe. Quelques années plus tard, les dirigeants yougoslaves leur donnent en partie satisfaction, puisque la nouvelle constitution de 1974 accroît les pouvoirs des deux provinces (Kosovo et Voïvodine).
L’autonomie supprimée
Mais de nouvelles émeutes éclatent en 1981, un an après la mort du maréchal Tito. De nombreuses manifestations ont également lieu en 1986, en 1989 et en 1990. Les habitants serbes, minoritaires au Kosovo, se plaignent de brimades, d’injustices, de brutalités subies. Peu à peu, ils quittent la région et le déséquilibre augmente entre les Albanais d’une part, les Serbes et les Monténégrins (qui leur sont proches) de l’autre.
Le chef de la Serbie, Slobodan Milosevic, va profiter de cette ambiance troublée. Ce communiste, arrivé au pouvoir en 1987 et président de la république de Serbie au tournant de 90-91, utilise les sentiments de peur, d’humiliation, d’affront éprouvés par les Serbes du Kosovo. Il se présente comme leur défenseur, redonne aux Serbes de Serbie, du Kosovo, de Croatie et d’ailleurs le sentiment qu’ils forment un seul et grand peuple. Il répète qu’il ne les laissera jamais tomber. Par ses déclarations, sa politique de séduction, il devient de plus en plus populaire auprès des Serbes.
1989 : les relations avec le Kosovo se durcissent. Sur base d’une proposition de Milosevic, le parlement serbe prive brutalement la province de son autonomie. Il supprime, ensuite, son assemblée, y envoie l’armée et les forces spéciales anti-émeutes, et proclame l’état d’urgence (les militaires surveillent les rues et sont prêts à intervenir en cas de manifestation). Les Serbes multiplient les vexations contre les Albanais du Kosovo. Leurs écoles sont fermées et leurs enseignants, licenciés. Leurs médias sont supprimés. Les activités de leurs musées et théâtres, interdites. Les hôpitaux refusent les Albanais. Les directeurs albanais de plusieurs usines sont remplacés par des Serbes et des Monténégrins. La répression est très importante. De nombreux Albanais sont arrêtés pour des raisons diverses: parce qu’ils possèdent une cassette de musique populaire albanaise ou le journal en albanais Bujku. Le 8 août 1992, le parlement serbe vote un "programme de colonisation du Kosovo par l’installation sur ce territoire de Serbes et de Monténégrins". Pour encourager Serbes et Monténégrins à venir vivre au Kosovo, Milosevic imagine une série de facilités (meilleurs salaires, facilités pour devenir propriétaire...). Le Kosovo est de plus en plus pris en main par les Serbes.
Résistance pacifique
Pas question pour les Albanais de se retrouver sous la domination des Serbes. Une bonne partie d’entre eux choisissent de résister de manière pacifique et démocratique, car ils savent que la violence conduira au massacre. Des cours en albanais sont à nouveau donnés, mais en secret. En mai 1992, des élections menées clandestinement dans des appartements privés conduisent l’écrivain Ibrahim Rugova à la présidence (cette élection n’est pas reconnue par les Serbes). Les Albanais informent également les pays étrangers de la situation de leur région. Mais certains Kosovars - ainsi appelle-t-on les habitants du Kosovo - s’impatientent et voudraient répondre aux brimades par la guerre.
La région devient une vraie bombe à retardement. Combien de temps le conflit armé peut-il être évité? Les Serbes seraient nombreux à partir défendre "leur" Kosovo. Et s’ils l’attaquent, comment vont réagir les Albanais de la république de Macédoine mais aussi les Albanais... d’Albanie? Les Turcs, parce qu’ils ont islamisé autrefois cette région, jugent eux aussi qu’ils ont leur mot à dire! Ils ont d’ailleurs déjà choisi leur camp, affirmant qu’ils soutiendraient les Albanais. Et la Grèce, pays tout proche? Elle sympathiserait avec la cause serbe. La Yougoslavie ressemble déjà à un grand jeu de dominos-cascade: il suffit qu’une pièce s’écroule pour que toutes les autres soient entraînées dans la chute. Si le Kosovo explose, les régions voisines n’exploseront-elles pas avec lui?
Ces questions, on se les pose déjà à la veille de 1991. La guerre en Yougoslavie est alors toute, toute proche...
(rappelez-vous: ce texte avait été écrit en 1994 ! )