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9. L’exil… et après ? |
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Mais au-delà de sa valeur emblématique, au-delà de la beauté du texte (…), au-delà de la puissance émotionnelle de l’épopée, l’Enéide nous touchera peut-être autant par sa portée moderne. En effet, si Virgile voulut laisser à ses contemporains un grand texte de fondation qui rattachât les Romains au passé légendaire du monde grec, le lecteur d’aujourd’hui y trouvera aussi, et peut-être surtout, le récit d’un monde détruit, la nostalgie des rescapés, la douleur de l’errance, l’adversité du déracinement, les horreurs de la guerre, la difficile genèse d’une nation… Des problèmes qui ne sont pas sans faire écho à des événements contemporains.
Paul Salmona [1]
Quelle meilleure façon d’exprimer l’intention à la base de ce projet ? : l’Enéide, épopée d’actualité, actualité de l’exil principalement. Car si Enée a connu les souffrances liées la destruction de sa patrie et le déracinement de l’étranger, si son errance sans fin sur la mer lui fit connaître l’hostilité d’humains et de dieux à la fois, au bout de son exode, il y a la terre promise, l’accueil sur une terre d’asile. Il y a l’installation sur un lopin de terre dont la fortune se prolonge en nous au travers de générations successives de méditerranéens qui chacun apportèrent leur empreinte à ce vaste ensemble.
Tout partit cependant d’un minuscule village du Latium. Et lorsque Auguste demanda à Virgile de donner à Rome des origines dignes de son impériale grandeur, celui-ci ne put que relier le patelin initial à la prestigieuse culture grecque et à la puissance orientale de Troie, faire de Rome la fille de la Grèce et de Troie, engendrée lors de la rencontre violente entre ces deux mondes.
On connaît le destin de ce village devenu empire. Et si elle s’est toujours sentie à l’étroit dans ses frontières, Rome a fait du métissage un de ses modes privilégiés de conquête et de gouvernement [2] l’amenant à intégrer progressivement les apports étrangers. Malgré la violence de ses conquêtes, au fur et à mesure de son extension, Rome s’ouvre généreusement à toutes les influences et les cultures qu’elle rencontre, dont la Grèce et l’Égypte sont, sans doute, les exemples les mieux connus [3]. Ainsi, dès le IIe siècle avant Jésus-Christ, la maison romaine traditionnelle s’est hellénisée, la décoration des demeures s’inspire des arts des différents peuples méditerranéens, les vêtements se font parfois plus exotiques et les Romains sont de plus en plus friands des cuisines étrangères [4]. Les contacts avec la Grèce et l’Orient permettent la diffusion rapide de la langue et des formes littéraires venues de l’est de la Méditerranée.(…) Les professeurs, les écrivains, les philosophes et les artistes grecs ont transmis leur savoir à leurs vainqueurs et un système d’éducation calqué sur le mode hellénistique se met en place à cette époque : les enfants reçoivent une formation parallèle dans les deux cultures. Mais c’est certainement dans le domaine de la pensée philosophique et religieuse que les Romains ont été les plus perméables aux idées étrangères. Et Catherine Salles conclut : « Finalement, Rome a été au confluent de tous les courants du monde méditerranéen. Grâce au brassage permanent des peuples venus s’installer dans la ville, la civilisation de l’époque impériale trouve son originalité dans la complexité due à l’association des coutumes, des cultures et des religions venues de toute part. »
En conclusion à ce parcours à travers l’Enéide, nous voudrions souligner, nous aussi, à quel point la migration fait partie de l’histoire de l’humanité [5]. Nous nous sommes attachés à l’histoire d’Enée, le légendaire père fondateur de notre culture. Son destin fait de nous des descendants de migrants. A une époque où la peur de l’autre nourrit tous les replis sur soi et les intégrismes, il nous a semblé intéressant de redire d’une autre façon que le métissage et la migration constituent un enrichissement réciproque. Comme une pièce a besoin d’une fenêtre ouverte pour voir son air renouvelé, une collectivité évolue par la rencontre, même conflictuelle, avec d’autres, et la migration en est un puissant vecteur.
[2]
Paul-Augustin Deproost http://bcs.fltr.ucl.ac.be/FE/02/Utopie.html
[3]
ibidem
[4]
Catherine Salles, Rome et ses
immigrés, in L’Histoire, n° 145 Juin 1991, p. 8 à 13
[5]
Vivant Univers n°453 Mai -
juin 2001 Les migrations – éditorial
cfr. http://www.vivant-univers.org/numeros/editorial453.html