6. Rêves et cauchemars


Ah ! que les dieux sont jaloux ! La traversée depuis la pointe de la Sicile jusqu’à Cumes, en Italie, aurait été sans histoire si Neptune, le dieu de la mer, n’avait exigé une victime expiatoire en paiement de ses faveurs : le malheureux pilote Palinure tombera donc dans les flots au moment où il était sur le point d’atteindre la terre recherchée depuis si longtemps.

A peine a-t-il abordé à Cumes qu’Enée se précipite au temple d’Apollon pour y rencontrer la Sibylle, la prêtresse dont les prophéties éclairent l’avenir. De sa bouche écumante, la prêtresse en transe laisse s’échapper la promesse qu’il parviendra au but, mais pas avant d’avoir connu des guerres et des fiançailles sanglantes. Surmontant son effroi, Enée supplie la Sibylle de le conduire vers son père Anchise : d’autres héros avant lui – Orphée, Pollux, Thésée, Hercule – ont pu franchir les portes des Enfers ; que cette faveur lui soit aussi accordée, lui, le fils de Vénus. « Parvenir aux Enfers est chose aisée, l’avertit la prêtresse, mais rares sont ceux qui en sont revenus ! Tu auras à traverser des rivières et des forêts effrayantes, des visions d’horreur s’imposeront à toi. Mais si tu le désires à ce point, je serai ton guide !»

Après avoir cueilli le rameau d’or qui leur ouvrait le monde souterrain, Enée et la Sibylle pénètrent dans la grotte qui conduit aux Enfers tandis que gronde la terre et qu’au loin, des chiens hurlent à la mort ! Bientôt, des visions d’horreur s’offrent à eux : la faim, les maladies, la guerre, les pleurs, mais aussi les Centaures, ces monstres dont le buste d’homme se prolonge en corps de cheval, ou Briarée aux cent bras et Géryon aux trois corps ; il y a là aussi l’Hydre aux multiples têtes qui repoussent aussitôt qu’on les a coupées, la Chimère dont la gueule béante crache des flammes, les Gorgones à chevelure de serpents, et tant d’autres monstres effrayants. Dans un geste dérisoire, Enée dégaine son épée comme s’il voulait les affronter. « Range ton arme ! ce ne sont que des ombres que tu ne peux atteindre » le rassure la Sibylle en l’entraînant plus loin.

Mais la peur d’Enée grandit encore lorsqu’ils arrivent en vue de l’Achéron, une rivière boueuse sur laquelle règne un vieillard à l’allure repoussante. Charon, le passeur des Enfers, choisit ceux qu’il veut bien conduire sur l’autre rive mais écarte avec sa perche, on ne sait pourquoi, d’autres qui continuent à errer sur les bords de la rivière dans l’attente d’un autre passage. Mis en confiance par le rameau d’or que lui présente la Sibylle, Charon emmène ses deux illustres visiteurs dans sa barque qui prend eau de toutes parts et les dépose de l’autre côté. Maintenant, c’est Cerbère, le chien monstrueux à trois têtes, qui leur barre la route, mais la prêtresse lui jette une boulette soporifique, et plus rien ne leur interdit désormais l’accès au royaume des ombres.

Ils traversent tout d’abord des régions que Dante nommerait des cercles. Il y a celle des enfants morts à leur naissance et qui pleurent ; celle des innocents injustement condamnés ; celle des suicidés qui envient maintenant la lumière où l’on souffre. Plus loin, au Champ des pleurs, les deux vivants croisent les victimes de l’amour : Enée reconnaît Didon, mais elle ne répond aux larmes et aux supplications de son ancien amant que par un farouche silence et des regards indignés. Poursuivant leur route, ils aboutissent dans la région où séjournent les guerriers, Grecs et Troyens confondus ; les quelques propos échangées ravivent des souvenirs douloureux chez Enée qui ne peut cependant s’attarder. La traversée de ces espaces lugubres se fait plus lourde encore lorsqu’ils arrivent à hauteur de la vaste enceinte du Tartare où les grands criminels expient leurs crimes dans un fracas de gémissements, de coups de fouets et de chaînes : on trouve là Tityos déchiqueté par des oiseaux de proie, Sisyphe roulant son rocher, Ixion attaché sur sa roue, et bien d’autres suppliciés.

Après le noir de ce royaume de larmes, une campagne baignée de lumière où des ombres heureuses s’adonnent au plaisir s’ouvre maintenant devant eux ; on y trouve Orphée et les fondateurs de la race troyenne, ainsi qu’une foule d’autres anonymes récompensés pour leurs mérites et leurs vertus.

Mais voilà que, là-bas, au fond d’une vallée verdoyante, Enée aperçoit enfin son père Anchise : on imagine l’émotion qui entoure leurs retrouvailles même s’ils ne peuvent se serrer dans les bras l’un de l’autre. Après avoir expliqué le sort réservé à ces âmes des bienheureux qui voltigent autour d’eux, le vieux Troyen montre à Enée la longue suite de ceux qui éterniseront son nom et le nom romain. Et il termine en insistant sur la mission de Rome : faire régner la paix dans un monde soumis à ses lois. Anchise ne lui cache pas les difficultés qui l’attendent encore, mais la révélation de son avenir et celui de Rome remplit Enée de courage. Il sait que son père sera à ses côtés pour la suite de sa mission.

Le voyage s’achève : c’est à la porte d’ivoire qu’Anchise reconduit son fils et la Sibylle, celle par où les âmes des Enfers nous envoient des songes trompeurs. Tout ce qu’Enée vient de vivre n’était-il donc qu’une hallucination ? Peut-être pas, mais il n’en gardera pas plus de souvenir que d’un rêve. Et l’on connaît la valeur des rêves…