4. Harpyes, Cyclopes et autres monstres


S’élancer sur la haute mer représentait, pour les Romains, une aventure pleine de dangers que seuls les plus inconscients osaient risquer. Il n’est donc pas étonnant que pour Enée et ses compagnons, perdus loin de leurs repères traditionnels, le monde se peuple de monstres.

C’est ainsi que, affaiblis par une nouvelle tempête qui avait duré trois jours et trois nuits, ils accostent un jour sur une île qui leur semblait hospitalière. La faim au ventre, ils se précipitent, armes à la main, sur un troupeau de bœufs et de chèvres qui paissaient sans berger, et remercient les dieux de ce repas providentiel. Leur joie fut pourtant de courte durée. Car voilà que, du haut de la montagne, un vol d’oiseaux sinistres pique sur eux. Ce sont les pires créatures qu’ait engendrées le Styx, la rivière des Enfers : rapaces à tête de femme, aux mains griffues, au visage éternellement pâle de faim, les Harpyes souillent tout de leurs déjections répugnantes. Effrayés, les Troyens cherchent à protéger leur précieux repas et parviennent une première fois à repousser les odieuses créatures. Ils se mettent à couvert et surmontent leur dégoût pour prolonger le repas. Peine perdue, car, surgissant une nouvelle fois de cachettes invisibles, les oiseaux infâmes plongent sur la nourriture avec des cris effrayants et souillent les tables de leurs crachats nauséabonds. Les Troyens ont beau utiliser leurs armes, ils ne font aucun mal à ces monstres invulnérables. C’est alors que Céléno, l’une d’entre elles, les menace d’une voix terrifiante : « Vous parviendrez en Italie, leur dit-elle, mais pas avant que la faim ne vous ait forcés à dévorer vos tables ! » Sans plus attendre, les Troyens s’enfuient, glacés d’horreur par cette sinistre prédiction.

Poursuivant leur route, ils arrivent un jour en vue de l’Etna et relâchent dans un port d’apparence tranquille. La nuit est pourtant agitée à cause des grondements sourds du volcan. Et quand, le lendemain matin, ils voient un inconnu en guenilles accourir vers eux, l’air effrayé, l’inquiétude les gagne tout à fait. Achéménide - c’était son nom - leur explique qu’il a été oublié sur cette île maudite par Ulysse. L’endroit est sinistre car habité par les terribles Cyclopes : le récit des horreurs que Polyphème a infligées à Ulysse et à ses compagnons devrait les en convaincre. Prisonnier de la grotte, Achéménide a vu le géant à l’œil unique broyer dans sa main les os de ses malheureux compagnons, il a vu leur sang ruisseler entre ses doigts, leur chair trembler sous sa mâchoire. Il raconte aussi le sang-froid d’Ulysse, comment, armé d’un épieu pointu, il a crevé l’œil du monstre endormi, ivre de vin et chairs humaines. Fuyez au plus vite, leur conseille-t-il, cent autres Cyclopes, tous aussi terrifiants que Polyphème, habitent cette île. Mais, je vous en supplie, même si je suis grec, emmenez-moi avec vous. Enée n’hésite guère : tous embarquent et se préparent à fuir ces rives meurtrières lorsque apparaît la silhouette effrayante de Polyphème. S’avançant dans la mer en grinçant des dents, il vient baigner son œil unique ensanglanté. Epouvantés, les Troyens se courbent sur leurs rames pour s’éloigner au plus vite, mais le bruit de l’eau alerte le géant. Il pousse un cri effrayant sans pouvoir les atteindre tandis que les autres Cyclopes, accourus à son cri, regardent impuissants Enée gagner le large… vers d’autres écueils, d’autres monstres peut-être.